Que signifie « naître d’eau » en Jean 3.5 ?

Cet article est un extrait du livre de Guillaume Bourin, « Je vous purifierai d’une eau pure », perspective biblique sur la régénération baptismale (Impact Academia, 2018). Pour vous procurer l’ouvrage, cliquez sur ce lien.

La « naissance d’eau » de Jean 3.5 possède une longue histoire interprétative l’associant au baptême. Ferguson estime qu’il s’agit du passage le plus cité dans les catéchèses baptismales du iie siècle et que son importance n’a jamais réellement diminué par la suite [1]. Gênés par ce qu’ils pensaient être un anachronisme ecclésiastique, certains spécialistes critiques, Bultmann en tête, ont avancé l’idée que la mention de l’eau serait un ajout tardif [2]. Cependant, aucun manuscrit ne vient appuyer cette hypothèse. Tout porte à croire que les paroles originales de Jésus intégraient bien ce concept de « naissance d’eau ». Le verset en question consiste en une portion de discours de Jésus, et il est introduit par une formule qui lui est caractéristique :

En vérité, en vérité, je te le dis, si un homme ne naît d’eau et d’Esprit, il ne peut entrer dans le royaume de Dieu.

 

Pour les défenseurs de la régénération baptismale, Dieu donne ici la vie nouvelle « par l’Esprit, dans l’eau » [3]. Il est vrai que, dans le contexte, Jésus fait allusion à sa propre pratique du baptême (Jn 3.22) et certains spécialistes relèvent avec raison la centralité de la symbolique de l’eau dans le quatrième Évangile[4]. Cependant, une telle lecture n’est pas sans poser de nombreux problèmes. Tout d’abord, toute référence au rite chrétien paraît anachronique : non seulement on ne trouve aucune trace d’une immersion « au nom de Jésus » avant l’événement de la Pentecôte (Ac 2.38), mais son instauration semble dépendre du ministère du Christ ressuscité (Mt 28.19). Certes, cela expliquerait pourquoi Nicodème ne comprend pas ce qui lui est dit (Jn 3.10), mais son étonnement semble se focaliser sur la nouvelle naissance plutôt que sur la référence à l’eau (Jn 3.4,9).

D’autre part, l’ensemble du passage met l’accent sur l’action directe et libre du Dieu trinitaire dans la nouvelle naissance, que ce soit au travers de l’œuvre du Père (Jn 3.16,17), de celle du Fils (Jn 3.14,15), ou de celle du Saint‑Esprit (Jn 3.8). L’importance de la foi personnelle est si largement mise en avant (Jn 3.14-16) que l’on peine à comprendre comment le baptême chrétien pourrait être une nécessité pour « voir le royaume de Dieu » (Jn 3.3). En effet, si tel était le cas, pourquoi cette unique référence dans Jean 3.5 ? Il est surprenant que le thème de l’eau n’apparaisse pas ailleurs dans la discussion.

 

D’autre part, une multitude d’interprétations alternatives ont été avancées. Carson liste les principales d’entre elles dans son commentaire sur l’Évangile de Jean[5] :

  • Puisque Jean 3.6 décrit deux naissances, l’une « de la chair » et l’autre « de l’Esprit », certains estiment que l’expression « naître d’eau et d’Esprit » s’y réfère également. Selon cette approche, l’eau de Jean 3.5 serait une référence au liquide amniotique s’écoulant de l’utérus juste avant la naissance.
  • L’eau serait une référence au baptême de Jean en tant que baptême de repentance. Nous avons déjà relevé que, dans le contexte, une mention du baptême chrétien paraît incohérente, car impossible à saisir pour Nicodème. Par contre, si c’est au baptême de Jean que Jésus fait allusion, c’est donc que la repentance (l’eau) est nécessaire, mais ne suffit pas : il faut également naître de nouveau (de l’Esprit).
  • Quelques spécialistes estiment que Jésus s’oppose à certaines cérémonies juives. Selon eux, l’eau désignerait des rituels de purification particuliers, peut-être ceux pratiqués par les esséniens, tandis que l’Esprit serait une référence à la nouvelle naissance.
  • Carson liste enfin trois autres interprétations moins influentes : l’eau serait une référence métaphorique à la Torah, une interprétation attestée dans la littérature rabbinique ; « naître d’eau et d’Esprit » serait un hendiadys contrastant une lignée spirituelle et une lignée charnelle ; la traduction de pneumapar « Esprit » serait en fait erronée, il s’agirait en réalité d’une référence au « vent », et cette naissance « d’eau et de vent » symboliserait l’œuvre vivifiante de Dieu.

 

Aucune de ces propositions n’est réellement satisfaisante. Le parallélisme entre les versets 3 et 5, entre la « naissance d’en haut » (anōthen, « nouvelle naissance » dans la NEG) et celle « d’eau et d’esprit » (hydatos kai pneumatos), indique qu’une seule naissance est en jeu dans Jean 3.5. D’autre part, si, en français, la préposition « de » doit être répétée devant « eau » et devant « Esprit », en grec, il n’y en a qu’une seule et elle gouverne l’ensemble de l’expression. Cette observation exclut là encore une distinction entre deux naissances, mais aussi une référence au baptême de Jean. En effet, Jean lui-même met en contraste l’eau de son baptême avec l’Esprit (voir Jn 1.33,34) tandis que l’expression de Jean 3.5 les unit. Dans la bouche de Jésus, l’eau et l’Esprit forment ainsi une unité conceptuelle. Toute interprétation, métaphorique ou non, basée sur un contraste entre ces deux éléments peut difficilement être retenue.

Comment interpréter ce passage, dès lors ? Comme dans Tite 3.5, nous pensons que cette association entre l’eau et l’Esprit fait office de marqueur textuel pointant vers Ézéchiel 36.25. Lorsqu’au verset 3, Jésus présente à Nicodème l’idée de la nouvelle naissance, celui-ci s’étonne : « Comment un homme peut-il naître quand il est vieux ? Peut-il rentrer dans le sein de sa mère et naître ? » (Jn 3.4.) C’est alors seulement que Jésus mentionne cette « naissance d’eau et d’esprit » que l’accès au royaume de Dieu nécessite. Un peu plus loin, Nicodème s’étonne encore : « Comment cela peut-il se faire ? » La réponse de Christ est cinglante : « Tu es le docteur d’Israël, et tu ne sais pas ces choses ! » (Jn 3.9,10.) Nicodème n’est pas simplement l’un des « [chefs]des juifs » (Jn 3.1), il est également une autorité religieuse reconnue, un maître dont l’enseignement est incontesté. Le fait qu’un tel « docteur d’Israël » doive avoir connaissance de ces choses suggère que la réponse au problème se trouve dans l’Ancien Testament. Or, Ézéchiel 36.25 est le seul passage où l’eau et l’Esprit sont associés de manière aussi étroite dans une perspective de renouvellement spirituel et eschatologique.

Carson relève plusieurs autres indices qui militent en ce sens[6]:

  • Bien que le concept de nouvelle naissance (ou de naissance « d’en haut ») ne se trouve pas directement dans l’Ancien Testament, Israël, le peuple de l’alliance, est régulièrement identifié comme fils de Dieu (Ex 4.22 ; De 32.6 ; Os 11.1), ce qui constitue une toile de fond sur laquelle l’idée d’un Dieu qui fait alliance et qui « engendre » vient se greffer. Dès la création, l’Esprit de Dieu est présenté comme un agent vivifiant (Ge 2.7 ; 6.3 ; Job 34.14). Les prophètes annoncent par ailleurs qu’il sera répandu sur l’humanité (Joë 3.1).
  • Lorsque l’eau est utilisée au sens figuré dans l’Ancien Testament, surtout lorsqu’elle est associée à l’Esprit, c’est généralement en rapport avec un renouvellement ou une purification (voir No 19.17‑19 ; Ps 51.9,10 ; És 32.1544.3-555.1-3 ; Jé 2.1317.13 ; Éz 47.9 ; Za 14.8).

 

Ces thèmes récurrents ne pouvaient échapper à Nicodème, encore moins l’allusion appuyée à Ézéchiel 36.25,27. Non seulement les marqueurs textuels associant étroitement l’eau et l’Esprit établissent la connexion entre ces deux passages, mais Jésus semble donner davantage d’indices. Par exemple, Jean 3.8 fait étrangement écho à l’épisode des ossements desséchés qui reprennent vie sous l’action de l’Esprit de Dieu (Éz 37).

Cette vision prophétique semble d’ailleurs exemplifier la promesse de renouvellement d’Ézéchiel 36.26-28. On notera également les allusions à une nouvelle création dans Ézéchiel 36 (par ex., le « nouvel Éden » d’Éz 36.35), un thème qui cadre bien avec cette idée d’une recréation spirituelle (la « nouvelle naissance »). Cette dernière n’est autre que l’accomplissement des promesses de pardon et de renouvellement eschatologiques annoncées aux prophètes qui contemplaient de loin la ratification future d’une alliance nouvelle.